À chaque coucher de soleil, il y a un moment où le monde est libéré de toute laideur et de toute souffrance, et où seules les couleurs subsistent. Dans cet espace éphémère de lumière et d'ombre, le monde est magnifique.
Puis les couleurs s'estompent, les ombres s'allongent et l'instant disparaît.
Dans le district d'Adjumani, au nord de l'Ouganda, le contraste entre la douleur et la beauté est particulièrement poignant. L'horizon absorbe le soleil rouge sang dans un panorama émouvant de splendeur primitive et le ciel du soir devient un vaste chevalet cosmique.
Et sous tout cela, il y a une perte et une souffrance profondes.
Lorsque la violence a éclaté au Soudan du Sud, un exode massif s'en est suivi. Des centaines de milliers de personnes, pour la plupart des femmes et des enfants, ont fui en n'emportant que ce qu'elles pouvaient porter. Dans la plupart des cas, elles n'ont pas eu le temps d'emporter autre chose qu'un nourrisson ou une poignée de nourriture et de vêtements. Lorsque ces réfugiés ont atteint Adjumani, le centre d'accueil le plus au nord de l'Ouganda, ils étaient sans abri et sans ressources.
À mon arrivée à Adjumani, je pensais être prêt à affronter les terribles conséquences de la guerre. Je me trompais. Par exemple, rien dans ma vie privilégiée n’aurait pu me préparer au moment où Emanuel, un adolescent orphelin du conflit au Soudan du Sud, m’a accueilli dans sa petite hutte. Ce n’est pas le manque de biens matériels qui m’a frappé, mais l’absence de personnes. Il était véritablement et totalement livré à lui-même. Toute cette tristesse et cette faim, ce mal du pays et cet ennui, ce désespoir et cette apathie… il devait les supporter seul.
Les photographies et les films rendent souvent fidèlement compte de l'ampleur et de la gravité d'un conflit, mais rien ne met mieux en évidence le traumatisme individuel causé par la violence que le contact avec un orphelin survivant, dans son foyer solitaire. Les murs nus, le lit poussiéreux et la couverture usée en disent plus long sur la perte que n'importe quel film ne saurait le faire.
Malheureusement, Emanuel n'est pas le seul à avoir subi cette perte. Partout, on entend des histoires similaires d'enfants qui luttent pour survivre, trop souvent livrés à eux-mêmes.
C’est pourquoi ce fut d’autant plus surprenant lorsque, quelques jours plus tard, l’équipe de tournage d’ADRA et moi-même avons découvert des foules d’enfants joyeux défilant dans les rues. Vêtus de couleurs vives, ils formaient des rangs militaires et se mettaient à chanter et à danser sur un coup de tête. Ce joyeux chaos réunissait à parts égales des enfants du coin et des enfants réfugiés, qui se mêlaient comme des camarades de classe dans une cour de récréation. En réalité, grâce à la générosité des Ougandais, beaucoup d’entre eux sont effectivement camarades de classe.
Et c’est ainsi que nous nous sommes laissés emporter par ce flot de rires et d’énergie. Des mains frétillantes ont saisi les miennes et j’ai été engloutie par cette danse dévorante. Les tambours résonnaient à travers le camp et battaient au rythme de mon cœur, et j’ai senti que la souffrance n’est pas absolue tant qu’il y a encore de l’espoir. Je me suis souvenu d’une phrase qu’Emanuel avait prononcée la veille : “ Les gens nous oublieront peut-être, mais Dieu ne nous oubliera jamais. En Dieu réside l’espoir. ”
Et bien qu'il y ait de la douleur ici, et la triste réalité des foyers brisés, des enfants abandonnés et de la pauvreté, il y a aussi de la beauté. Pas seulement celle, temporelle, qui est peinte dans le ciel chaque soir, mais celle qui vit dans l'esprit, qui naît de l'espoir, qui passe de parent à enfant et s'infiltre dans le tissu de la communauté, dans le tissu du monde.